Parce que l’héritage de Jean Jaurès n’appartient à aucun parti politique mais à tous les français, et parce qu’il ne saurait se limiter à la construction d’une statue aux frais du contribuable comme celle qui ornera dès demain l’entrée de la Mairie de Trappes, notre élu Stéphane Dumouchy nous livre ici, au nom du groupe Trappes Citoyens, un bel hommage républicain à Jean Jaurès, à l’occasion du centenaire de son assassinat.

Mesdames et cJean_Jaurès,_1904,_by_Nadaroncitoyennes, Messieurs et concitoyens,

L’année 2014 conduit nos mémoires au souvenir de la fin d’une période de transition historique. Il s’agit de cette période entre le long XIXe siècle et le court XXe siècle que la nostalgie a trouvé des raisons d’appeler la « belle époque » ou encore « l’âge d’or » de la République. En déroulant le fil de l’histoire nous y retrouvons Jean Jaurès dont Pierre Mendès France a eu raison de faire valoir, 62 ans plus tard, que l’optimisme de Jaurès était d’abord « celui du courage ».

Il y a 120 ans Jaurès prononçait à la Chambre son premier discours sur la condamnation du Capitaine Dreyfus.

La même année Jaurès dénonçait les « lois scélérates » en tendant aux parlementaires le miroir qu’ils ne voulaient pas voir : celui où se réfléchissait l’une des causes des attentas anarchistes des années 1890 : la corruption de ceux qui devaient servir la République et qui en fait, au moment du scandale de Panama, l’avaient trahie.

Il y a 110 ans Jaurès fondait le journal L’Humanité qu’il dirigeât jusqu’à son assassina le 31 juillet 1914.

Dans le même temps il dénonçait l’idéologie raciste. Cette idéologie qui définissait les peuples non-européens comme des « races inférieures ». Elle légitimait les politiques coloniales et servait en 1904 de justification à toutes les guerres visant à écraser « le péril jaune » comme on disait à l’époque : la guerre des Boxers en 1899-1901, comme la guerre russo-japonaise de 1904-1905.

Il y a 100 ans, Jaurès faisait adopter à Paris, au Congrès de la Section Française de l’Internationale Ouvrière, « la grève ouvrière simultanément et internationalement organisée » avec l’espoir de stimuler la politique d’arbitrage pour empêcher la guerre.

Cette guerre faucha sur les champs d’honneur européens la vie de 8 millions de soldats de 1914 à 1918.

Le souvenir de l’horreur introduisit dans l’esprit des français des années 1920 la nostalgie de la période d’avant guerre. Ils ne le firent pas sans raisons : la « belle époque » ou « l’âge d’or » de la République, comme ils l’appelaient, fut celui de l’effort constant d’acteurs politiques et intellectuels. Cet effort voulait donner force et réalité aux droits et aux libertés des individus. Jean Jaurès agissait en ce sens. Il se donnait un point de vue critique sur la République par une réflexion incessante sur l’homme, la nature, l’histoire, la science, la justice, la raison ou la liberté. Dans son Histoire socialiste de la Révolution française Jean Jaurès a lancé cet éclair :« Bien loin que l’homme doive tendre, comme à un idéal, à la séparation du spirituel et du temporel, c’est leur fusion, au contraire, qu’il doit désirer ».

Cette conception étonne aujourd’hui, où la politique s’est considérablement technicisée, où le politique se clôture sur lui-même. Devant l’étonnement nous pouvons espérer que le Jaurès de Monsieur Mainardis réveille notre intérêt sur la vie et l’œuvre d’un homme « dont la pensée a marqué si profondément l’esprit français au moment où il le fallait, toujours dans le sens de la générosité, toujours dans le sens de l’élévation, toujours dans le sens de la France » comme le dira le Général de Gaulle, le 25 février 1960, dans son discours de Carmaux où Jaurès, enfant du Tarn, avait été député.

« Car, qu’est-ce que l’art, s’interrogeait Jaurès le 14 juillet 1889, sinon la manifestation multiple et symbolique de l’esprit ? »

Cette « manifestation de l’esprit » nous permet sûrement de défendre, à l’instar de l’historien Vincent Duclert, que « la vraie pédagogie des hommages républicains réside dans l’interrogation critique de celles et ceux qui sont honorés, sur l’ordonnancement des cérémonies, sur les discours qui sont délivrés, sur l’appropriation possible par la société ».

Pour s’approprier les images et les mots que Jaurès laisse à l’histoire, il faudrait raconter comment dans son discours saluant le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon le 19 novembre 1964, André Malraux a tenu à y associer la mémoire d’un Jaurès combattant veillé par la justice.

Pour comprendre l’inégale reconnaissance que la postérité laisse à la dimension du combat jaurésien, il faudrait raconter comment Marcel Sembat en 1915 montrant un buste de Gambetta  s’est écrié : « Voilà ce qu’il aurait été ! »

Malraux et Sembat n’avaient pas torts. Comme celle de Gambetta et de Moulin la République de Jaurès n’est pas aboutie. Le sentiment d’inachèvement de la République prévaut encore aujourd’hui et engage certainement à approfondir les principes fondamentaux qui fondent la dignité civique et l’existence sociale. « Car la route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice » écrira Jean Jaurès dans L’Humanité le 21 janvier 1914.

En ce 11 novembre les monuments aux morts s’érigent comme les tombeaux de gloire des soldats morts pour la France. Le choix de conjuguer cette date avec la célébration de la mémoire de Jean Jaurès nous engage à choisir des mots justes. Ceux de l’écrivain Romain Rolland répondent à cette exigence : « Il n’y a aucun doute qu’après avoir combattu la guerre jusqu’à ce que tout espoir fût perdu de l’empêcher, il se serait incliné loyalement devant le devoir commun de la défense nationale et qu’il y aurait pris part, de toute son énergie. […] Mais il est sûr aussi que le devoir patriotique, accompli fermement, ne l’eut pas empêché de maintenir son idéal humain, et de guetter, en veilleur vigilant, toute occasion de rétablir l’unité déchirée ».

Comment aurait-il pu en être autrement ? Jean Jaurès n’imaginait pas seulement la République comme un régime politique qui « fait de tous les citoyens une assemblée de rois » , il l’imaginait comme « un grand acte de confiance et un grand acte d’audace ».

Cet « acte de confiance » et cet « acte d’audace » c’est l’esprit de participation, d’action, d’engagement qu’aucune constitution ne peut fonder.

L’histoire n’a-t-elle pas donnée raison au « code moral » érigé par Jean Jaurès ? Alors que tout semblait perdu, le Général de Gaulle et les juristes de la France libre rétablirent la légalité républicaine le 9 août 1940. Par « un grand acte de confiance et un grand acte d’audace » la loi constitutionnelle du 14 août 1881 n’avait pas « fini d’exister ». La République ne cédait pas devant l’attribution des pleins pouvoirs constituant au Maréchal Pétain qui plaçait le droit sous la domination de la force.

En saluant la mémoire de Jean Jaurès nous célébrons la République. Et avec elle le courage de refuser les fatalités et l’écrasement.